Homélie Sainte Anne 2026
La fécondité dans la vieillesse
« Dieu de mes pères, bénis-moi et écoute ma prière, ainsi que tu as béni les entrailles de Sara et que tu lui as donné Isaac pour fils. » C’est par ces paroles que, d’après le Protévangile de Jacques, sainte Anne s’est adressée au Seigneur pour lui demander de mettre fin à sa stérilité. La Tradition rapporte en effet que jusqu’à la naissance de leur fille, les parents de Marie connaissaient l’épreuve de l’infertilité. Anne et Joachim s’étaient mariés, ils menaient une vie de couple harmonieuse, mais aucun enfant n’était venu couronner leur amour. Au fur et à mesure que les années passaient, leurs chances d’obtenir une descendance s’amenuisaient. Ils voyaient la mort s’approcher et, avec Abraham, ils pouvaient s’écrier : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, […] et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » (Gn 15, 2-3).
En nous donnant à entendre, dans la deuxième lecture, l’éloge de la foi d’Abraham et de Sara, la liturgie de ce jour établit elle aussi une comparaison entre Anne et Joachim et leurs lointains ancêtres. « Grâce à la foi, Sara, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer. » On ne connaît pas l’âge qu’avait sainte Anne lorsque le Seigneur a exaucé sa prière. En revanche, on sait qu’à la naissance d’Isaac, Abraham avait cent ans et Sara, quatre-vingt-dix ans.
La comparaison entre sainte Anne et son aïeule laisse entendre qu’au moment où Marie est venue au monde, sa mère n’était plus tout à fait dans la fleur de l’âge. À son arrivée à la clinique de Jérusalem, s’il n’y avait pas eu son ventre rebondi, on l’aurait peut-être orientée moins spontanément vers le service maternité que vers celui de la gérontologie. Et pourtant ! Par une grâce décidée par Dieu de toute éternité, cette femme de foi, qui avait largement passé l’âge d’avoir des enfants, allait donner naissance à la mère du Sauveur.
Alors que tout espoir de descendance semblait perdu pour Anne et Joachim, le Seigneur accorde à leurs vieux jours une fécondité insoupçonnée. C’est bien ce que le psaume affirme du juste : « Vieillissant, il fructifie encore, il garde sa sève et sa verdeur. » (Ps 91, 15). Dieu est assez puissant pour faire porter du fruit à ses fidèles au moment même où tout semblait fini pour eux. Si, en 2021, le pape François a fait du 26 juillet la journée mondiale des grands parents et des personnes âgées, ce n’est pas seulement parce que sainte Anne fut pour l’enfant Jésus une mamie pleine d’affection. C’est aussi parce qu’en elle, nous voyons à quel point la vieillesse, si peu considérée de nos jours, peut porter un fruit de grâce extraordinaire.
Il y a dix ans aujourd’hui, un vieux prêtre célébrait la messe dans une petite ville de banlieue ouvrière. L’assemblée liturgique, composée de six personnes, âgées de 72 à 87 ans, n’avait sans doute pas grand-chose de séduisant. Et si un jeune catho bien pêchu était entré dans l’église à cette heure-là, je ne suis pas sûr qu’il aurait été bouleversé par la beauté de la liturgie. Et pourtant ! Rarement une célébration eucharistique n’aura porté des fruits aussi visibles de la participation au mystère pascal qu’elle signifie. À la fin de la messe, en effet, le vieux prêtre qui ne payait pas de mine a versé son sang en union avec le Christ, l’Agneau immolé, pour le salut du monde. Dieu est assez puissant pour donner une fécondité immense à ses serviteurs à l’heure où, d’un point de vue purement humain, on pourrait se demander s’ils ont encore quelque chose à apporter à l’Église.
En ces jours où nos dirigeants ont décidé qu’il n’y avait plus aucun fruit à attendre du grand âge, en ces jours où une loi inique considère désormais les personnes âgées comme des êtres inutiles et encombrants, je me tourne vers vous qui faites maintenant partie des plus anciens de nos familles et de nos communautés. Oui, votre vie est féconde ! Au milieu des tracas et de la fatigue des vieux jours, elle porte un fruit que vous ne soupçonnez pas ! Merci pour votre exemple ! Merci pour votre fidélité ! Merci pour l’offrande de votre vie que vous faites jour après jour, et qui porte beaucoup de fruit !
En cette Eucharistie, à la suite de sainte Anne et de Sara, présentons au Seigneur tout ce qui paraît fané dans notre vie. Plaçons en lui toute notre espérance, afin qu’en nous unissant au mystère de sa mort et de sa résurrection, la grâce puisse produire en nous des fruits innombrables de vie et de sainteté. Amen.
Père Abbé