Homélie pour le 12e dimanche du temps ordinaire 2026, année A

Dans le discours d’envoi de ses disciples en mission, Jésus recommande par trois fois : « Ne craignez pas les hommes… » Ils peuvent tuer le corps, mais ne peuvent tuer l’âme. Mais craignez plutôt Celui qui peut faire périr dans la géhenne aussi bien l’âme que le corps. Nous ne devons pas craindre les hommes, ni avoir peur d’eux. Par contre, nous devons craindre Dieu, mais ne pas avoir peur de lui.


La peur manifeste notre instinct fondamental de conservation. C’est une réaction à une menace contre notre vie, la réponse à un danger réel ou présumé : du danger le plus grand qui est celui de la mort aux dangers particuliers qui menacent notre tranquillité, notre sécurité physique ou notre monde affectif. Selon qu’il s’agisse de dangers réels ou imaginaires on parle de peurs justifiées et de peurs injustifiées ou pathologiques. Les peurs, comme les maladies, peuvent être aiguës ou chroniques. Les peurs aiguës ont été déterminées par une situation de danger extraordinaire. Si je suis sur le point d’être renversé par une voiture ou si je commence à sentir la terre trembler sous mes pieds à cause d’un tremblement de terre, ce sont des peurs aiguës. Ces frayeurs disparaissent comme elles sont apparues, à l’improviste et sans préavis, lorsque le danger disparaît, en laissant au pire un mauvais souvenir. Les peurs chroniques sont celles qui cohabitent avec nous, que nous traînons depuis notre naissance ou notre enfance, qui grandissent avec nous, qui deviennent partie intégrante de notre être, et auxquelles nous finissons même parfois par nous attacher. Nous les appelons les complexes ou phobies : claustrophobie, agoraphobie, etc. L’évangile nous aide à nous libérer de toutes ces peurs en révélant le caractère relatif et non absolu des dangers qui les provoquent. Il y a une partie de nous que rien ni personne au monde ne peut vraiment nous ôter ou abîmer : pour les croyants c’est l’âme immortelle, pour tous, le témoignage de notre propre conscience.


La crainte de Dieu est très différente de la peur. Saint Benoît dans sa Règle la mentionne plus de 20 fois. Dès le Prologue, il exhorte à écouter le Père plein de tendresse et il cite le Ps 33,12 : « Venez, mes fils, écoutez-moi, que je vous enseigne la crainte du Seigneur ». La peur ne peut être enseignée ; elle est causée par le mal à fuir. Or Dieu n’est pas un mal. Donc on ne peut avoir peur de lui. La crainte de Dieu ne se ramène pas à un Dieu de crainte.

« Ceux qui craignent le Seigneur, poursuit saint Benoît, ne s’élèvent pas de leur bonne observance, mais estiment que le bien en eux est accompli par le Seigneur, ils le glorifient opérant en eux » (Pr 29-30). La crainte de Dieu, commencement de la sagesse, c’est vivre devant lui dans le respect filial et la tendresse. Aussi saint Benoît institue une école du service du Seigneur, où le cœur se dilate pour courir la voie des préceptes de Dieu avec une ineffable douceur d’amour (Pr 45-49).

Cette crainte, on la trouve dans l’obéissance empressée (RB 5, 9) in velocitate timoris Dei, dans l’humilité dont elle est le fondement puisque le premier degré consiste à garder toujours présent à l’esprit la crainte de Dieu et à éviter de jamais l’oublier (RB 7, 10), et elle en est aussi le sommet : après avoir gravi les douze échelons, le moine parviendra bientôt à cet amour de Dieu qui, s’il est parfait, bannit la crainte : il n’agira plus que par amour du Christ (RB 7, 67-69). « Ne plus avoir peur de Dieu mais sentir sa fragilité, c’est sans doute cela l’humilité qui permet d’être libre dans la louange, libre comme un enfant qui chante à plein cœur en présence de son Père ! C’est bien ici qu’il faudrait parler de l’Opus Dei comme l’œuvre du moine qu’il accomplit dans la joie des fils, mais comme une œuvre qu’il a reçue : elle est, en effet, d’abord l’œuvre de Dieu, l’œuvre que Dieu nous donne d’accomplir » (Paul Houix La brisure du cœur, DDB 1995 p. 52-53).

La liturgie, à base d’adoration de la majesté et de la sainteté de Dieu, est remplie de la crainte divine ; à la différence des autres lectures que les moines écoutent assis, ils se tiendront debout cum honore et timore pour écouter la lecture de l’Évangile (RB 11, 24). Le service de Dieu se fera dans la crainte, aussi bien à l’oratoire où l’on aura de la tenue pendant la psalmodie (RB 19, 3) que sur le lieu de travail ou en voyage (RB 50, 3). Il est notable que pour définir l’attitude spirituelle du moine pendant la psalmodie, Benoît dans le chapitre De disciplina psallendi, « De la manière de psalmodier » (RB 19), cite le Psaume 2, 11 Servite Domino in timore, et non le Psaume 99, 2 Servite Domino in laetitia. Mais l’un n’empêche pas l’autre, puisque c’est l’amour, le bon zèle, qui inspire tout : Amore Deum timeant (RB 72, 9). « Ils auront pour Dieu une crainte d’amour ». C’est par amour qu’ils craignent Dieu. Le paradoxe se retrouve dans l’Évangile des Béatitudes, la Croix glorieuse, l’Agneau debout comme immolé.

Saint Augustin compare deux paroles : « l’amour parfait bannit la crainte » (I Jn 4, 18) et « la crainte chaste demeure pour l’éternité » (Ps. 18, 10). Y a-t-il dissonance ? Non. « Si un même souffle joue de deux flûtes, un même Esprit ne peut-il remplir deux cœurs et remuer deux langues ? Pour comprendre leur accord, discernons deux craintes. C’est autre chose de craindre Dieu par peur qu’il ne t’envoie en enfer et autre chose de craindre Dieu par peur qu’il ne se retire de toi. Cette crainte par laquelle tu crains qu’il ne t’envoie en enfer avec le diable n’est pas encore chaste, car elle ne vient pas de l’amour de Dieu, mais de la crainte de la peine. Mais lorsque tu crains Dieu par peur que sa présence ne t’abandonne, alors tu l’embrasses, tu désires jouir de lui ».

« Seigneur, donne-moi cette crainte habituelle de l’enfer capable de m’empêcher de tomber dans le péché éternel, irrémissible, de l’impénitence finale, sanction des impénitences temporaires, mais prolongées, contre l’Esprit Saint. Plonge-moi de plus en plus dans les flammes du divin amour de ton Cœur afin que j’échappe ainsi à l’oubli de cet amour éternel et, par conséquent, à l’enfer. Donne-moi la sainte crainte d’oublier ton amour. Ne permets pas que je sois séparé de toi, ne permittas me separari a te (Prière Anima Christi).

La confiance en Dieu est une compagne inséparable de la crainte. « Est-ce qu’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus que tous les moineaux du monde ! ». Plus la sante crainte de Dieu diminue, plus la peur des hommes augmente. Dieu veut nous inspirer la confiance. Notre respect et notre vénération pour lui grandissent alors, et, sachant la grandeur, la sagesse, la bonté infinie de celui qui nous aime, nous craignons de ne jamais lui donner assez d’amour.

Le Jeudi-Saint, nous chantons « pleins de révérence et d’amour pour le Dieu vivant » : Ubi caritas et amor, Deus ibi est. Timeamus et amemus Deum vivum. « Là où est la charité et l’amour, là Dieu est présent. Craignons et aimons le Dieu vivant ».

« Fais-nous vivre à tout moment, Seigneur, dans l’amour et la crainte de ton saint nom, toi qui ne cesses jamais de guider ceux que tu enracines solidement dans ton amour » (Collecte).

fr  Jean-Gabriel

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