Homélie pour le Saint-Sacrement, 4 juin 2026

« Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. » Tout être vivant ici-bas a besoin de se nourrir. La vie corporelle suppose l’assimilation d’aliments extérieurs qui, grâce aux mécanismes de la digestion, apportent au corps l’énergie dont il a besoin pour se mouvoir et la matière indispensable à son développement. Les plantes plongent leurs racines dans la terre pour y trouver les nutriments nécessaires à leur subsistance. Suivant les lois de la chaîne alimentaire, les animaux se nourrissent des végétaux et sont à leur tour mangés par d’autres animaux.

Le menu de chacun a été fixé par Dieu au commencement de la création. Alors que la terre était informe et vide, Dieu a d’abord tiré du néant de l’abîme l’ensemble de ses créatures, lorsqu’il a amassé les eaux en un seul lieu pour laisser paraître la terre ferme et rendre possible l’éclosion de la vie. Il a alors fixé à chacun le régime alimentaire qui lui correspondait. À l’homme et à la femme, le Créateur a déclaré : « Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture. » À cette époque, l’homme était donc végétarien. Cette séquence où Dieu prescrit sa nourriture à l’homme qu’il vient de tirer de l’abîme pour faire de lui une créature nouvelle se retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire du salut.

Bien des années après la sortie du jardin d’Éden, comme les hommes s’étaient pervertis et devenaient de plus en plus méchants, un déluge d’une ampleur inégalée engloutit toute la terre en noyant ses habitants. Mais Dieu sauva Noé et sa famille, ainsi qu’une multitude de bestiaux de toute espèce. Il renouvelait ainsi la création. Au sortir de l’arche, il bénit Noé et lui dit : « Tout ce qui va et vient, tout ce qui vit sera votre nourriture ; comme je vous avais donné l’herbe verte, je vous donne tout cela. » Et il ajoute aussitôt : « Mais, avec la chair, vous ne mangerez pas le principe de vie, c’est-à-dire le sang. » (Gn 9, 3-4). À partir de ce jour-là, l’homme a donc pu manger de la viande, avec une restriction toutefois : celle ne pas consommer le sang, le principe de vie. Car la vie appartient à Dieu. Et d’après ce que prescrira plus tard le code du Lévitique, le sang est la part qui revient à Dieu (Lv 3, 17).

Des siècles nombreux s’écoulèrent, et le peuple d’Israël en exil fut soumis à l’oppression des Égyptiens. Mais Dieu vint au secours de son peuple et le sauva à travers la mer Rouge. Il signifiait ainsi qu’il le faisait passer de la mort à une vie nouvelle. Après avoir tiré de l’abîme les fils d’Israël, le Seigneur déversa sur eux depuis le ciel une nourriture inconnue, la manne, dont nous avons entendu parler dans la première lecture. Par cet aliment céleste qu’il accordait à son peuple enfin délivré de l’esclavage de Pharaon, Dieu lui apprenait que, pour être vraiment libre, « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur ». L’alimentation terrestre ne suffit plus à l’être humain. Il a besoin aussi d’être nourri directement par Dieu.

Enfin, dans l’évangile que nous venons d’entendre, Jésus, après avoir traversé la mer de Galilée, annonce à ses auditeurs une nourriture nouvelle. La marche du Seigneur sur les eaux à l’occasion d’une Pâque juive préfigure sa mort et sa résurrection. Dans le mystère pascal, Jésus rejoint les hommes en perdition dans les eaux de la mort. En les tirant de l’abîme où ils se noyaient, il leur rend la vie. Il fait d’eux une création nouvelle. Et comme il le fait à chaque fois qu’il recrée son peuple, il définit pour lui un nouveau régime alimentaire : « Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. »

Le sang, qui jusque là constituait la part réservée à Dieu, est désormais offert à l’homme, pour qu’il s’en abreuve. L’homme est admis à la table de Dieu. Il est traité comme un être divin. Et la nourriture qui lui est donnée n’est rien de moins que la chair du Fils de l’homme. Jésus, vrai Dieu et vrai homme, nous livre son corps et son sang. Il nous offre sa vie, la vie divine qu’il partage avec le Père et le Saint-Esprit, la vie éternelle. En mangeant la chair et en buvant le sang du Fils unique de Dieu, l’homme désormais se nourrit de la vie divine. Il communie à la vie trinitaire. Il est divinisé.

Oui, frères et sœurs, dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, le Christ nous sauve des eaux de la mort. Il fait de nous une création nouvelle, qu’il nourrit de son corps livré pour nous, qu’il abreuve de son sang versé pour nous. Sa chair est la vraie nourriture, parce qu’elle est la seule qui puisse vraiment entretenir en nous la vie. Non pas seulement la vie terrestre, mais la vie du ciel. Accourrons donc à ce repas divin. Rassasions-nous chaque jour de cette nourriture qui procure la vie éternelle. Laissons jaillir de nos cœurs une fervente action de grâce pour ce sacrement si grand où, par amour pour nous, Dieu s’offre lui-même en nourriture à sa créature pour lui donner part à sa propre vie divine. Amen.

+ fr. Jean-Vincent Giraud

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