Homélie pour le 2e dimanche de Pâques 2026
Ac 2, 42-47 ; 1 P 1,3-9 ; Jn 20, 19-31.
La divine Miséricorde
Ce dimanche est celui de la divine Miséricorde. Dans la 2e lecture, saint Pierre proclamait : « Béni soit Dieu, le Père de Jésus Christ notre Seigneur : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître grâce à la résurrection de Jésus Christ pour une vivante espérance… Lui que vous aimez sans l’avoir vu… vous tressaillez d’une joie inexprimable qui vous transfigure ».
Dans l’évangile, Jésus apparaît à ses apôtres en leur montrant ses mains et son côté : « Il montre les blessures de la Passion, en particulier la blessure du cœur, source d’où jaillit la grande vague de miséricorde qui se déverse sur l’humanité », dit saint Jean-Paul II, qui a institué cette fête. « À travers le cœur du Christ crucifié, la miséricorde atteint les hommes. Cette miséricorde, le Christ la diffuse sur l’humanité à travers l’envoi de l’Esprit qui, dans la Trinité, est la Personne-Amour. Et la miséricorde n’est-elle pas le second nom de l’amour, saisi dans son aspect le plus profond et le plus tendre, dans son aptitude à se charger de chaque besoin, en particulier dans son immense capacité de pardon ? »
Le 1er rayon de la divine miséricorde, c’est la paix du Christ, qui exorcise la peur des apôtres au cénacle où ils se sont verrouillés en barricadant les portes. Ils sont symboliquement au tombeau, alors que Jésus en est sorti vivant. Ces pauvres hommes s’enfermaient dans une situation tragique et sans issue, mortelle. Le Christ rejoint ses disciples pour « libérer ceux que la crainte de la mort retenait captifs » (He 2, 15).
Jésus ressuscité a trouvé une issue du monde de la mort vers la liberté. Il vient soulever la pierre tombale qui enferme les apôtres : « La paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Ils sont invités à ouvrir les portes au Christ et à sortir. Ils s’étaient enfermés pour ne pas voir, et ils voient. À la peur succède la joie.
En ce premier jour de la semaine, le jour où Dieu créa la lumière, le Christ ressuscité est le principe d’une création nouvelle : il est le Soleil qui se lève sur un monde nouveau, vainqueur des ténèbres du péché et de la mort. En signe de cette re-création, Jésus souffle sur les apôtres, de même que le créateur de la Genèse avait insufflé en Adam un souffle de vie. L’Esprit Saint conduit les hommes, purifiés de leurs fautes, à la source de la vie.
« En ce jour, dit Jésus à sainte Faustine, sont ouvertes toutes les sources divines par lesquelles se répandent les grâces ; qu’aucune âme n’ait peur de s’approcher de moi, ses péchés seraient-ils comme l’écarlate ! Écris, ma fille, que la fête de la miséricorde a jailli de mes entrailles pour la consolation du monde entier ».
Le 2e rayon de la divine miséricorde, c’est le bonheur de croire sans douter du Christ. Thomas, l’apôtre retardataire, n’a pas voulu accueillir la parole de ceux qui disaient que le Christ est vraiment ressuscité. Son doute n’est pas le refus systématique des pharisiens ; mais Thomas ne veut pas être dupe et il refuse de se fier au témoignage des autres apôtres qu’il juge aussi inacceptable que le racontar des femmes qui, les premières, ont annoncé que le Christ était vivant. Pour croire, il veut voir et même toucher : il prétend soumettre Jésus à son expérience personnelle et ainsi poser un acte de foi en toute lucidité, avec toutes les preuves de la crédibilité rationnelle.
Jésus lui manifeste sa miséricorde en se pliant à ses exigences : il relève son défi : « Viens, mets ton doigt ici et ta main, et ne deviens pas incrédule mais croyant ». Cette réponse de Jésus est désarmante pour Thomas. Bouleversé de cette condescendance, il souffre d’avoir mis le Seigneur à l’épreuve. Il préférerait que Jésus le dispense du contrôle qu’il a exigé. Il regrette de n’avoir pas cru tout de suite comme les autres. Complètement transformé, Thomas se prosterne et fait la plus belle profession de foi de l’Évangile : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ».
Thomas appelé Didyme, ce qui signifie jumeau en grec, porte bien son nom, car il est un personnage double : il hésite entre l’incrédulité et la foi. Cet apôtre, type du douteur et du croyant, est bien un patron pour notre temps, un contemporain de notre 21e siècle. Comme lui, nous avons trop souvent un cœur double : nous voulons croire, tout en refusant les témoignages et les signes qui ne semblent jamais assez convaincants. Souvent, celui qui doute croit implicitement que la vérité existe, comme l’ombre n’existe que parce qu’il y a du soleil. Une lumière trop éclatante aveugle. « L’ombre est la miséricorde de la lumière », écrivait la poétesse Marie-Noël. Le doute de Thomas nous est utile : « en touchant la cicatrice de Notre Seigneur, l’apôtre ôta la cicatrice de notre cœur » (saint Grégoire le Grand). Il nous fait comprendre que la foi ne s’obtient pas par une démonstration scientifique mais grâce à une lumière qui dépasse toute logique. Dans son amour miséricordieux, Jésus vient au secours de notre foi là même où notre défiance le crucifie.
Notre condition actuelle ne doit pas nous porter à jalouser ceux qui ont vu le Seigneur de leurs yeux de chair. Car, d’une part, même les apôtres qui ont vu le ressuscité n’ont pas été dispensés de croire. Ils virent un homme, ils crurent Dieu qu’ils ne pouvaient voir. Et d’autre part, nous-mêmes pouvons expérimenter d’une certaine façon la présence de Jésus au milieu de nous. La foi nous donne de voir et de toucher spirituellement le Christ ; elle donne à chacun de refaire l’expérience essentielle des premiers disciples : la rencontre personnelle et la communion avec Jésus, le Verbe fait chair, élevé sur la croix et dans la gloire.
Saint François d’Assise, dont l’Église fête cette année le 8e centenaire, portait dans son cœur, sur les lèvres, devant ses yeux Jésus crucifié qui lui valut la gloire suprême d’être marqué du sceau du Christ, le Fils du Très-Haut. Celui qui aime dans l’épreuve commence déjà sa résurrection. L’homme qui chanta le Cantique du Soleil au cœur de la nuit, est devenu lui-même solaire, miséricordieux comme le Très-Haut : « Tu es seul saint, Seigneur Dieu, tu es fort, tu es grand, tu es sagesse, tu es joie et liesse, tu es beauté, force, rafraîchissement, tu es notre espérance, notre foi, notre grande douceur, tu es vie éternelle, grand et admirable Seigneur, Dieu tout-puissant, miséricordieux Sauveur ».
fr. Jean-Gabriel, Kergonan