Homélie pour le deuxième dimanche du Temps Ordinaire, année A

Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu
Evangile selon St Jean
1, 34

      Le temps de Noël, que nous avons quitté avec la célébration du Baptême du Seigneur se prolonge de bien des manières en ces dimanches du début du temps ordinaire que l’on appelait autrefois « après l’Épiphanie » : les chants, comme par exemple l’introït Omnis terra, nous gardent dans le climat d’adoration de la divinité du Christ qui se révèle à nous, comme aux Bergers et aux Mages à Bethléem. Mais, également, avec l’évangile d’aujourd’hui, nous avons la suite presque immédiate de celui du jour de Noël, réentendu plusieurs fois depuis, ce grandiose prologue de l’évangile selon S. Jean : « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire » (Jn 1, 14).

      Or, justement, dans ce passage, qui suit le dialogue entre Jean-Baptiste et les juifs à qui il annonce que se tient au milieu d’eux celui qu’ils ne connaissent pas (Cf. Jn 1, 26), voici que, pour la première fois, Jésus paraît. Et Jean-Baptiste, le premier, le « voit », et il voit « sa gloire », c’est-à-dire qu’il ne le voit pas seulement comme un simple homme, à la façon dont il le connaissait peut-être auparavant (leurs mères au moins étaient intimes si l’on en croit S. Luc !). Mais ce qu’il voit, c’est la gloire de son origine divine attestée par le Père et manifestée par la vision de l’Esprit Saint, révélation bouleversante, radicalement nouvelle, qui lui fait s’exclamer par deux fois « Et moi, je ne le connaissais pas ! » (v. 31.33).

      Mais il y a un contraste saisissant entre ce bouleversement de Jean et ce qui la provoque : Jésus, en effet, ne prononce pas un seul mot et ne fait rien, sinon de venir tout simplement vers lui. Voilà ainsi que celui qui nous est révélé comme le Verbe, la Parole faite chair, vient se fait reconnaître en Jésus, se dévoile dans cette première rencontre qui est aussi la première manifestation de sa gloire… dans un complet silence ! Y aurait-il dès lors un lien intime entre ce silence paradoxal du Verbe incarné et la révélation de sa gloire ?

      C’est bien que semble nous suggérer le texte lui-même. Les premiers mots, déjà, sont éclairants : « Jean voit Jésus qui vient vers lui » (v. 29). Le Messie, c’est par excellence celui qui vient (ὁ ἐρχόμενος). Avant même d’accomplir quoi que ce soit, il est l’envoyé du Père vers l’humanité, et, d’une certaine façon, cela suffit. Car il ne vient pas de façon générale et indistincte : il vient « vers lui », Jean, et finalement vers chacun de nous, personnellement. Ici, comme à la Crèche où le Verbe était enfant, infans –  qui en latin signifie « celui qui ne parle pas » –, il vient d’abord sans rien dire : il parle par sa seule venue, par l’humble abaissement grâce auquel il prend le chemin, chaque fois différent, qui rejoint chacun de nous, aussi loin que nous soyons, afin de tourner vers tous son visage miséricordieux.

      On peut bien penser que c’est précisément la rencontre avec ce regard de miséricorde en Jésus venant vers lui qui a fait s’exclamer Jean : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (v. 29). Or, voilà cette parole nous fait entrer plus avant dans la signification profonde du silence du Messie. Il s’agit en effet d’une allusion au quatrième chant du serviteur souffrant, en Isaïe 53 : « Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche » (Is 53, 6-7). Et, plus loin : « C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part, avec les puissants il partagera le butin, car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs » (v. 12). Selon Isaïe, le silence de l’agneau est celui de son offrande volontaire dans la mort sacrificielle, qui sera ensuite la source de la gloire qu’il recevra en récompense.

      Certes, en citant Isaïe, le Baptiste remplace « porte » les péchés par un simple « efface », sans préciser comment : c’est comme si la dimension expiatoire du sacrifice du Christ, véritable Agneau pascal, lui restait encore en partie voilée. Mais « le point décisif est que la première formulation publique et positive de l’identité de Jésus dans le récit johannique est mise en lien avec la croix » (Zumstein). « L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était » (v. 30), dit Jean : il confesse indissociablement la gloire du Fils de Dieu dans son origine divine préexistante (« avant moi il était ») et celle de l’homme véritable (ἀνὴρ) dans son but ultime terrestre qui est la croix (« il est passé devant moi »). Face au Messie crucifié, au Verbe muet et transpercé, jaillira l’ultime témoignage sur la gloire du Fils de Dieu : « Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez » (Jn 19, 35).

      Mais le silence de Jésus a encore, dans notre évangile, une dernière signification : celle de laisser la place au témoignage intérieur du Père. À la différence des récits du baptême du Christ chez les autres évangélistes, notre scène, qui ne rapporte pas l’événement mais qui semble le sous-entendre, attribue la révélation de l’origine divine de Jésus non à la voix venue du Ciel, mais à la parole du Baptiste. C’est sur la foi de la vision de l’Esprit descendant comme une colombe et demeurant sur Jésus, vision promise intérieurement par « celui qui l’a envoyé » que Jean-Baptiste atteste que c’est Jésus le Fils de Dieu. Si Jésus se tait, c’est ainsi pour nous rendre attentif à cette voix du Père qui parle en nous. Seul le Père, en effet, qui témoigne à l’intime du cœur de l’homme par son Esprit, peut donner à connaître l’origine divine de son Fils Jésus, en soi, inaccessible à l’esprit humain : « Le Père qui m’a envoyé a lui-même porté témoignage à mon sujet » (Jn 5, 35 ; Cf. Jn 15, 21 ; 1 Jn 5, 10), dira Jésus lui-même plus tard.

      Comme pour Jean, notre expérience de Jésus commence par le contact avec son humanité. Il est envoyé par le Père pour aller vers nous, il vient à nous comme Agneau innocent et miséricordieusement livré, mais c’est pour nous faire le don de l’Esprit Saint qu’il partage avec lui. Jean a vu l’Esprit demeurer sur lui, c’est-à-dire que lui seul en possède la plénitude, plénitude dont il veut nous rendre participants, en nous baptisant dans l’Esprit Saint. Oui, sa gloire, il ne veut pas seulement que nous la voyions, il veut nous en faire vivre, il veut nous faire participant de la plénitude de sa vie trinitaire.

      « Et moi, je ne le connaissais pas ! » (v. 31.33). Seigneur Jésus, nous qui t’aimons, nous voulons nous aussi entrer dans cette connaissance toute nouvelle de ta divinité. Donne-nous de te connaître vraiment, toujours plus intimement dans cette rencontre décisive avec ton regard silencieux plein d’amour et de miséricorde ! Déchire pour nous le voile qui nous cache encore ta gloire de « Fils de Dieu » pleinement uni à ton Père et à l’Esprit Saint.

Amen.

Fr. François d’Assise Chereau +

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