Homélie pour la solennité de l'Épiphanie, 6 janvier 2020

      Depuis la naissance de Jésus dans une étable, plusieurs visages se sont tournés vers lui. Il y eut tout d’abord sa Mère, la Vierge-Marie, qui la première, a pu contempler son enfant-Dieu et le regarder avec une infinie tendresse. Joseph aura sans doute été le second, avec la discrétion qui le caractérise et qui se traduit par cette délicatesse infinie de toujours désirer s’effacer devant Dieu et son dessein. Et puis ce fut le tour des pauvres bergers. S’émerveillant des annonces angéliques qui leurs furent faites, ils vinrent eux aussi voir ce qui était arrivé et que le Seigneur leur avait fait connaître. Et puis tout était retombé dans le silence, le silence de cet amour invisible qui bat dans les cœurs qui aiment.

       Tous ces gens ont reçu la révélation de ce qui était en train d’arriver. Mais voici qu’un autre type de personnages s’annonce. Aucune révélation ne semble leur avoir été faite par une quelconque créature angélique. Pour eux, les choses se sont passées différemment. Ils ont observé un phénomène curieux : une étoile, une étoile qui s’est levée. Et cette étoile les a fait bouger. On trouve une attitude similaire dans l’Ancien Testament. « Moïse était berger … Il mena un troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu… L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? »1. Moïse veut faire un détour pour voir une chose extraordinaire, tout comme nos Mages finalement. Comme le chante le psaume 18: « Les cieux proclament la gloire de Dieu ; le firmament raconte l’ouvrage de ses mains ». L’ouvrage dont il s’agit ici est bien singulier, puisqu’il ne s’agit de rien de moins que de l’incarnation. Gardons à l’esprit cette curiosité qui les a poussés à partir : « eamus et inquiramus », « allons et cherchons » chante l’antienne du Magnificat des premières vêpres.

       Lorsqu’ils arrivent à Jérusalem, nos voyageurs s’enquièrent précisément de l’endroit où est né celui dont l’étoile s’est levée et les a précédés jusque-là. Hérode apprend cela et s’en trouve bouleversé d’un bouleversement qui n’a rien à voir avec celui des Mages. En effet, cette annonce réveille bien en lui une curiosité : il se renseigne auprès des savants. Mais c’est bien plutôt l’inquiétude qui le conduit et non pas une bonne étoile. C’est le salaire du pouvoir qu’il adore et revendique. On pourrait dire que ce qu’il vient d’apprendre le clou au sol de peur. A vrai dire, si cet homme ne vibre de joie pas même un instant à cette annonce, c’est tout simplement parce qu’il est déjà mort. Ce type de mort menace chacun d’entre nous si nous n’y prenons garde. Adorons-nous, nous aussi, notre confort ou bien sommes-nous ouverts aux projets de Dieu et à ses signes ? La révélation nous fait-elle encore vibrer, aujourd’hui, ou bien croyons-nous avoir tout vu ?

        Finalement nos voyageurs sont conseillés en cachette par Hérode. La peur qui l’anime – si l’on peut dire qu’une peur puisse animer quelque chose ! – pousse Hérode a diriger ces hommes dans la bonne direction, mais avec l’objectif mortifère que nous savons. Ils arrivent enfin au lieu qu’ils cherchaient depuis si longtemps. Leur recherche est enfin récompensée. L’Église en ce jour nous fait célébrer cet instant. Dans cet instant la révélation de l’incarnation de Dieu est faite au monde païen. Seuls trois hommes figurent ce monde ! Quelle gageure ! Mais est-ce plus dérisoire que l’incroyable spectacle auxquels ils vont assister ? L’évangéliste nous dit en effet ceci : « Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère »2. Tout ce que ces hommes voient, est un bébé vagissant sur les genoux de sa mère ! On ne sait même pas si Joseph est là, caché quelque part. Et pourtant ces voyageurs n’hésitent pas : ils tombent à terre et adorent. Comment une pareille chose est-elle tout simplement possible ?

       Les apparences ne les ont pas arrêtés, et cela depuis bien longtemps. Logiquement ces hommes auraient pu connaître une profonde déception : un roi sans palais, une cour royale sans sujets, sinon une jeune-femme et peut-être un homme autour d’un enfant ! Telle est la révélation de Dieu au monde païen. Avouez que c’est un peu court pour un regard rationnel. Mais cela peut nous faire penser à un autre passage de l’Ancien Testament où la dérision semble sauter aux yeux du serviteur du prophète Élisée. On lit en effet ceci au second livre des Rois : « Le serviteur de l’homme de Dieu se leva de bon matin et sortit. Et voici qu’une troupe nombreuse entourait la ville, avec des chevaux et des chars. Le serviteur dit à Élisée : « Ah ! Mon seigneur, comment allons-nous faire ? » Élisée répondit : « N’aie pas peur ! Car ceux qui sont avec nous sont plus nombreux que ceux qui sont avec eux ! » Et il pria en disant : « Seigneur, daigne lui ouvrir les yeux, et qu’il voie ! » Le Seigneur ouvrit les yeux du serviteur, et celui-ci vit la montagne couverte de chevaux et de chars de feu tout autour d’Élisée »3. La prière permet l’ouverture des yeux : ne l’oublions jamais !

       Oui, la cour royale de Jésus ne devait payer de mine au pauvre regard des hommes du monde. Pas d’avantage l’Église ne semble éveiller aujourd’hui encore beaucoup d’intérêt pour notre monde. Pourtant nous sommes bel et bien entourés nous aussi de l’incroyable puissance de Dieu. Croyons-le, prions pour que nous yeux s’ouvrent enfin, nous pourrons alors porter au monde païen, avec la grâce de Dieu, l’annonce de son incarnation triomphante. Telle sera notre joie et personne ne pourra nous l’arracher.

Amen.

1 Exode III, 1-3.

2 Mt II, 11.

3 2R VI,15-17.

+ fr. Laurent de Trogoff, prieur administrateur

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