Homélie pour le 4e dimanche d’Avent, année A2
« Le troisième homme »
« La voix qui crie dans le désert » a annoncé « l’Agneau de Dieu » venu parmi les hommes. L’Agneau de Dieu lui-même a confirmé en Jean-Baptiste « le plus grand des enfants nés d’une femme ». Voici maintenant Joseph !
Joseph n’est pas homme du désert, ni homme de prédication. Joseph est l’homme du secret, l’homme de la vie cachée. Rien ne ressemble plus à la vie cachée de Joseph que la vie cachée de sa jeune fiancée, Marie. L’un comme l’autre ne savent agir qu’en secret : c’est en eux l’accomplissement parfait de la chasteté. Pour l’un et l’autre, entrer dans la joie de leur Maître1, c’est entrer dans le secret de Dieu. Plus tard Jésus expliquera que Dieu voit bien mieux dans le secret2 ! Quant à la science de la vie cachée, elle leur a été enseignée grâce à leur fréquentation des Écritures où ils trouvent toujours leur refuge comme (le trouve ceux qui L’aiment) dans le Nom du Seigneur. En effet, Marie et Joseph ont « épié » Dieu dans les Écritures. Ils ont visité, chacun, toutes les cachettes divines, tous les replis scripturaires, toutes les grottes désertiques où Dieu attend sa créature dans le secret du son d’une poussière de silence3. Ils s’y sont caché, et ils ont attendu. Longtemps ils ont murmuré l’étonnante affirmation du psalmiste : « Te decet silentium laus, Deus » (« לְךָ֤ דֻֽמִיָּ֬ה תְהִלָּ֓ה אֱלֹ֨הִ֥ים ») : « À toi, ô Dieu, la louange silencieuse ». Ils sont entrés dans ces cachettes divines comme on entre dans la joie de Dieu. C’est peut-être même cette science qui les fera découvrir la grotte appelée à devenir le palais royale du Fils de Dieu…
Et brusquement Dieu s’introduit dans la vie très concrète de Joseph. Marie sa fiancée, est partie vers sa cousine Élisabeth qui attend l’enfant du miracle. Trois mois plus tard elle revient : elle a le « ventre rond »… Joseph comprend que quelque chose s’est passé avant même que Marie s’en aille chez Élisabeth. Car Joseph sait compter : ça aide lorsqu’on est charpentier ! Marie est restée secrète. Joseph est dans la nuit. Pourtant, s’il voit que quelque chose a manifestement changé en Marie, rien n’a pu changer en Dieu, il le sait. Sa foi reste intacte malgré sa douloureuse nuit. Devant l’incompréhension, Joseph ne condamne pas : il choisit de se retirer, sur la pointe des pieds, comme une ombre s’efface lorsqu’un plus Grand surgit dans le soleil. Cette fois-ci c’est Dieu Lui-même qui surgit, mais il le sait pas encore. Alors Joseph prépare « les choses », en secret, avec discrétion comme il sait si bien faire. (Il est bon ici de nous rappeler que « discrétion » vient du latin discernere qui signifie en réalité « discerner » !) Cela fait, il va se coucher, laissant ainsi à Dieu le soin de le rejoindre dans sa nuit. Et par l’intermédiaire de son message angélique, Dieu vient ! Il presse Joseph d’entrer dans sa sunkatabasis, sa condescendance ! Ce mot tellement divin a perdu aujourd’hui en français son sens primitif4. On pourrait peut-être le rendre par « descendre pour aller ensemble ». Oui, Dieu presse Joseph d’entrer dans l’Histoire de l’Incarnation, l’Histoire de la descente de Dieu parmi les hommes : « Ah ! Si tu déchirais les Cieux et si Tu descendais »5 : le prophète6 de l’Emmanuel est exhaussé ! Dieu a besoin de cet homme Joseph pour que l’humanité que son Fils Unique vient de prendre en Marie soit bien liée à la descendance de David, comme le révéla Jacob à son fils Juda dans la livre de la Genèse : nous l’entendions à la messe d’ouverture de la grande Semaine préparatoire à Noël et nous l’entendrons de nouveau le 24 décembre. Sur ce passage de Genèse, le targum écrit : « Qu’il est beau le roi Messie qui doit surgir d’entre ceux de la maison de Juda (…) Qu’ils (sont) beaux les yeux du Roi Messie »7. Joseph est invité à « permettre » cet accomplissement.
Pour accompagner Joseph dans le fiat que Dieu lui mendie, la prophétie survenue au roi Achaz de la bouche du prophète Isaïe, lui est alors dévoilée : « Voici que la Vierge concevra et mettra au monde un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel ». Ici, une petite contradiction semble surgir. L’ange du Seigneur a donné pour nom à l’enfant à naître : « Jésus », c’est à dire Dieu-sauve. Tandis que le prénom prophétique indiqué par Isaïe est « Emmanuel », c’est à dire Dieu-avec-nous. Tel est l’accomplissement bouleversant de l’humble descente de Dieu parmi ses créatures : quand Il sauve, Dieu veut être avec nous !
Alors Joseph entre dans cette divine sunkatabasij par laquelle Dieu choisit de s’accommoder, de s’adapter à notre petitesse et faiblesse. Et Joseph y entrera si bien que trente ans plus tard en parlant de Jésus les gens diront : « N’est-il pas le fils de Joseph ? »
Et une fois réveillé, Joseph entre dans ce qui lui a été dit. Quel instant incroyable, quel silence sacré ! Tout est caché dans le secret de ce regard qu’ils s’échangent alors à trois, lorsque Joseph vint chercher Marie son épouse pour l’accueillir chez lui ! Oui, trois : car Dieu est là !
Quel homme ce Joseph ! Le seul homme qui fut assez petit pour porter dans ses bras le Sauveur du monde et apprendre à Dieu à devenir un homme ! «Ô admirable échange ! Le Créateur du genre humain assumant un corps animé, daigne naître de la Vierge. Devenant homme sans le concours d’un homme, Il nous fait la largesse de sa divinité »8.
Oui en vérité, Tu l’as dit Seigneur en inspirant le psalmiste : « À Toi la louange silencieuse » !
1Cf. Mt XXV, 21.
2Cf. Mt VI, 4.
31R 19, 12 où on lit mot à mot : « ק֖וֹל דְּמָמָ֥ה דַקָּֽה », c’est à dire : « la voix d’un silence poussièriforme ».
4Est-ce aussi le triste cas en espagnol, lituanien, anglais, … ?
5Is LXIII, 19.
6C’est à dire Isaïe.
7Targum du Pentateuque, I-Genèse, op. cit., chap. 49, 10 & 12.
8Antienne de l’office du 1er Janvier Marie Mère de Dieu, dans le propre bénédictin
1 commentaire
Gamarra Elisabeth · 25/12/2025 à 22 h 50 min
Merci et bravo ! C’est fouillé et recherché