Homélie pour le 2e dimanche après Noël


« Du commencement à la filiation »

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Depuis deux jours les évangiles nous tournent vers Jean-Baptiste comme pour nous conduire là où nous nous étions arrêtés quelques jours avant Noël. Mais en ce deuxième dimanche après Noël, l’Église nous retourne délibérément vers le mystère de Noël, toujours présent et présent toujours. Le Prologue de Jean lu à la messe du Jour de Noël, le commencement de son évangile, nous est donc re-présenté.

Les tous premiers mots de ce Prologue ont été commentés de très nombreuses fois et par beaucoup de savants et bien des Pères de l’Église. L’ἐν ἀρχῇ1 a fait coulé bien de l’encre. Sans aucun doute il renvoie au בְּרֵאשִׁ֖ית2 de la Genèse. Mais la question s’est posée de savoir qui se cachait « derrière » cet ἀρχῇ, derrière ce בְּרֵאשִׁ֖ית, derrière ce commencement. Le premier, l’évêque d’Antioche du 2e siècle Théophile3 explique ainsi la structure génésique4 de ἐν ἀρχῇ ἐποίησεν ὁ θεὸς5 : « l’Écriture nomme l’acte de créer avant Dieu pour indiquer qu’on connaît Dieu par ses œuvres ; et si ἐν ἀρχῇ est placé en tête, c’est pour souligner que Dieu a tout fait « dans son Verbe ». Après cet évêque Théophile, tous les Pères verront dans ce « commencement » la désignation du Fils de Dieu, que ce soit à partir de versions araméennes, hébraïques, grecques ou encore arménienne pour Irénée. Les commentaires judaïques quant à eux n’ont pas su remonter au-delà de la figure de la sagesse créée : « dès le commencement, avant les siècles, il m’a créée » proclame Ben Sira. Cela ne résolvait6 pas la question puisque le terme dont on cherche l’identification (i.e. au commencement) se trouve dans la réponse donnée par Ben Sira. Or en bonne intelligence, on ne définit pas un mot en le reprenant. D’analyses de targums en études de manuscrits bibliques, les Pères ont reconnu dans cet ἀρχῇ le nom du Messie, connu depuis les origines comme l’indique le targum sur le prophète Michée7 : « Et toi, Bethléem Éphrata, (…) de toi sortira devant moi celui qui sera oint, pour exercer la domination sur Israël, celui dont le nom a été mentionné depuis longtemps, depuis les temps anciens ». Le voilà le « Commencement » ! Cela signifie que tout fut donc créé dans le Christ, y compris la sagesse initialement8. Ce pourrait être la source de l’affirmation de Paul que nous entendions dans la deuxième lecture : « Il nous a choisis dans le Christ (comprenez dans l’ἀρχῇ) dès avant la fondation du monde ». Ce que Jean proclame donc ce matin ressemble à ceci : « Dans le commencement – c’est à dire : dans le Christ – était le Verbe… ».

Le propos que développe ensuite Jean, manifeste encore le commencement du monde comme une première révélation de ce Verbe, lumière cachée dans cette création qu’Il a faite en présence de son Père et avec l’Esprit qui planait. Cette première révélation a précédée celle du Verbe Lui-même. La deuxième révélation lumineuse, celle que nous fêtons à Noël, réalisée dans et par l’incarnation, a elle aussi été rejetée par ceux auxquels elle était destinée : « le monde ne l’a pas reconnu, (…) les siens ne l’ont pas reçu ».

C’est alors que nous découvrons la merveille des merveilles. Avant d’avoir proclamé la venue du Verbe dans la chair, avant d’avoir proclamé l’incarnation du Verbe au verset 14, Jean affirme deux versets plus haut, le projet préalable de notre filiation divine ! Cela signifie que le projet de notre adoption filiale est antérieure à la réalisation de l’incarnation. Autrement dit, l’incarnation apparaît comme le moyen de concrétiser cette filiation, voulue par Dieu de toute éternité, voulue dans son Fils éternel n’ayant pas encore revêtu de nature humaine. Il nous faudrait bien une demie heure de ce mystérieux silence apocalyptique dont parle Jean9, afin de rendre grâce pour ce dessein divin accomplit dans ces temps qui sont les derniers.

Nous avons donc été pensés de toute éternité comme fils et filles dans le Christ, héritiers au même titre que notre frère, Jésus ! Il nous faut en vivre, chaque jour, chaque heure, chaque instant. Pouvons-nous dire « je suis la sœur de Jésus », « je suis le frère de Jésus » ? Et surtout, le vivons-nous vraiment, totalement ?

Je pense que Jean est le premier à avoir expérimenté le mystère de l’adoption filiale. C’est au Calvaire que cela a pu s’opérer. En recevant Marie comme Mère ! En recevant sa Mère du Christ agonisant, Jean recevait du même fait son adoption filiale divine par Marie – en non pas « de » Marie ». De même que Jésus avait été conçu en Marie par l’Esprit Saint, de même Jean était re-conçu frère de Jésus, et donc fils adoptif de Dieu par l’Esprit Saint en Marie. Marie est le « lieu » primordiale de la filiation adoptive opérée par l’Esprit. Elle est le lieu où Dieu opère notre renaissance. C’est par Marie que nous renaissons de l’Esprit – Jésus y invitait Nicodème – comme Jésus a été conçu de Marie par l’Esprit Saint. Nous ne pouvons renaître comme fils et filles de Dieu que de l’Esprit Saint et cela s’opère par une Femme Mère de Dieu et Vierge éternellement.

Il y aurait encore tellement à dire … Laissons plutôt l’Esprit nous enseigner.

1) C’est à dire le « au commencement », en grec.

2) Même sens, en hébreu.

3) Vers 170-180.

4) C’est à dire « de la Genèse ».

5) « Au commencement créa Dieu… ».

6) « résolvait », imparfait de l’indicatif du verbe résoudre.

7) Cathcart Kevin J. et McNamara Martin (éds.), The Targum of the minor prophets, Nachdr., Collegeville, Minn, Liturgical Press, 2005, p. 122.

8) À moins, fait remarquer Origène, que Dieu n’ayant jamais été dépourvu de sagesse, celle-ci soit éternelle et incréée.

9) Apocalypse 8, 1.


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