Homélie pour le dimanche des Rameaux et de la Passion


« Il fallait absolument que cela ait l’air d’une catastrophe »

La photo du tableau évoqué dans le texte

Certains romans peuvent nous rejoindre profondément et nous faire toucher comme avec la main ce que le Christ a subi pour nous. « Le journal de la félicité, constitue le testament de Nicolæ Steinhardt, où s’inscrit toute l’expérience de sa vie » écrit Olivier Clément dans la préface de ce bel ouvrage. Ce roumain a « goûté » aux geôles communistes dans les années 60 à 70. Il a improbablement découvert dans ces lieux épouvantables, le Christ. Il y fut baptisé, puis une fois libéré, devint moine. Ce polyglotte d’une culture très vaste, raconte dans ce document autobiographique ces années cousues d’expériences singulières qui lui ont donné de découvrir la félicité !

Voici quelques lignes écrites de sa main, sur le mystère de la crucifixion :

Si les docétistes, les monophysites et les phantasiastes avaient raison, pour rien au monde je ne me serais converti au christianisme. Cela voudrait dire que, dans le meilleur des cas, la crucifixion aurait été un symbole, une représentation. Ah, non alors ! Seul le désespoir humain vécu sur la croix prouve la gravité du sacrifice, l’empêche d’être je ne sais quel jeu, quel mystère moyenâgeux.

Le Seigneur était venu, décidé à boire le calice jusqu’à la lie et à subir le baptême de la croix, mais sur le mont des Oliviers, quand l’instant approchait, il a tout de même demandé « que soit éloignée de lui cette coupe ». Certes, il ajoute « que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la Tienne », l’hésitation pourtant était réelle. Et sur la croix, malgré la communication des idiomes, et bien qu’il ait pleinement conscience de sa résurrection, il semble que la nature humaine ait été la plus forte pendant quelques instants – tout comme, en contrepoint, la nature divine avait prédominé sur le mont Thabor – sinon on n’aurait [pas] pu entendre le si naturel « j’ai soif », ni le trop humain (allzumenschlich) : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

L’acte du crucifiement a été si grave, si authentique, si total, que même les disciples et les apôtres étaient convaincus que celui qui pendait sur la croix du milieu ne ressusciterait pas. S’ils n’avaient été aussi mortifiés dans leur croyance, Luc et Cléophas n’auraient pas marché si tristement, en traînant les pieds, sur le chemin d’Emmaüs et ils auraient reconnu le Maître aussitôt, ils n’auraient pas été aussi étonnés en comprenant qui il était… Thomas, lui non plus, n’aurait pas posé des conditions aussi radicales (et à vrai dire blessantes) s’il n’avait été certain, lui aussi, que la résurrection n’était plus possible, étant donné la façon dont les choses s’étaient passées.

Personne ne parvenait à y croire. Le crucifiement était définitif pour eux aussi, tout comme pour les scribes. Et il fallait, pour confirmer le sacrifice, que le crucifiement donne une impression de fin, d’affaire résolue, classée, de victoire du bon sens. Il ne suffisait pas – pour qu’il y ait réellement crucifixion – d’avoir l’horreur de la torture, les clous, la lance, les épines – (dans le tableau de Matthias Grünewald à Unterlinden, les épines transpercent le corps tout entier, entré en putréfaction), il fallait encore absolument, pour achever, pour renforcer, que cela ait l’air d’une catastrophe, d’une déroute, d’un échec.

Seul le cri « Eli, Eli », prouve que le crucifié ne s’est pas joué de nous, qu’il n’a pas cherché à nous réconforter avec des atténuations hypocrites. Il a, comme toujours, traité les hommes en êtres libres et mûrs, capables « d’encaisser » des vérités déplaisantes… La douleur sans le désespoir c’est comme un mets sans sel, c’est comme une noce sans musiciens… Car c’est une chose d’être au pied de la croix et de souffrir, quels que soient la sincérité et le déchirement de la souffrance, et une tout autre chose d’être sur la croix1.

1) Steinhardt Nicolae, Clément Olivier et Simion Michel, Journal de la félicité, Apostolia (1 janvier 2021), Paris, Accent Print, Suceava (Roumanie), 2021, pp. 112‑113.


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