Homélie pour le 4e dimanche du Temps ordinaire
« Le trésor de la pauvreté »
« En aucune façon, le saint homme n’aurait pu enseigner autre chose que ce qu’il vivait1 ». Ainsi écrit Grégoire le Grand au sujet de saint Benoît. Cela s’applique éminemment à Jésus. Les béatitudes que nous venons d’entendre sont une révélation sur le Cœur de Jésus : elles nous permettent de découvrir quelque chose de ce Cœur qui a tant aimé les hommes. Mais cela peut aussi s’appliquer à quelqu’un d’autre ; Jésus me pardonnera sûrement. Je pense à Marie. Aussi je vous propose de regarder comment l’une de ces béatitudes en particulier a été vécue par Marie et combien Elle nous invite Elle-même à la vivre aussi lorsque nous désirons la recevoir « chez nous ».
Il ne vous aura sans doute pas échappé que parmi les neuf béatitudes répertoriées par l’évangéliste, la première et la huitième sont conjuguées au présent. Elles s’achèvent en effet toutes les deux par : « car le Royaume des cieux est à eux ». Les autres béatitudes promettent un futur. Parmi ces deux béatitudes, regardons la première. Regardons comment Marie a vécu la première béatitude avec la promesse du Royaume des Cieux dès maintenant. Y a-t-il rien de plus désirable ?
« Heureux ceux qui ont une âme de pauvre ». On lit aussi parfois « Heureux les pauvres de cœur ». Quelle est donc cette pauvreté d’âme ou de cœur ? Laissons Marie nous l’enseigner. Marie est tout d’abord pauvre de ses origines. Rien dans les évangiles ne nous indique sa généalogie. C’est le protévangile de Jacques – un apocryphe ! – qui nous indique l’existence des parents de la Vierge-Marie. Mais c’est tout. Marie nous apparaît pauvre de ses racines. Nous la découvrons finalement toute-sortie des Mains de Dieu, comme Ève le fut. À l’Annonciation, Marie nous apparaît encore toute petite face à la parole angélique qui lui est adressée. Elle ne demande aucune explication, aucun signe, aucune promesse. Là où notre mère Ève a désiré que ses yeux puissent s’ouvrir2, Marie désire la pauvreté du regard, la pauvreté de l’âme. Mais ici cela prend un nom nouveau : il faut parler de la chasteté du regard, de la chasteté de l’âme. Marie est alors absolument pauvre de toute recherche de sécurité, de contrôle, d’anticipation, bref, de tout retour sur Elle-même. Quelques mois plus tard, Marie revient de chez sa cousine Élisabeth, elle est enceinte et cela se voit. Devant Joseph, Marie nous apparaît d’une pauvreté insondable. Elle ne cherche à donner aucune explication, elle ne témoigne d’aucune gène non plus. Que pourrait-Elle dire du reste ? Elle ne se sent pas prise au piège de la parole angélique. Elle témoigne ici d’une pauvreté d’esprit bouleversante. Son silence nous montre bruyamment qu’Elle ne veut pas prendre la parole. Elle est pauvre même de sa parole, Elle veut laisser à Dieu la Parole ! Elle ne contrôle rien : ce sera lorsque Dieu voudra, comme Il voudra. Joseph est pourtant son fiancé. Elle a confiance en lui. Il a confiance en Elle. Mais Marie demeure pauvre, enfouie comme dans un silence d’une chasteté abyssale. En épousant Marie, Joseph va lui aussi épouser la pauvreté d’esprit. Il n’était encore jusque-là que « fiancé » avec cette pauvreté, c’est pourquoi il avait préparé un plan pour se « dégager ». En accueillant Marie son épouse chez lui, il accueille « en dote » la pauvreté d’esprit de Marie comme en témoigne son absence complète d’hésitation lorsqu’il s’agit de se mettre en route pour aller se faire recenser. Joseph ne se dit pas « c’est de la folie » ou bien « advienne que pourra », mais plutôt : il adviendra ce que Dieu sait. Quelques siècles plus tard saint Macaire aura cette sublime prière : « Seigneur, comme Tu veux. Seigneur, comme Tu sais. Seigneur, prends pitié ». Douze années plus tard, Marie consent à ne pas comprendre ce que Jésus répond lorsqu’Elle semble lui reprocher doucement la peine qu’Il leur a faite à Joseph et à Elle en se rendant pourtant « chez son Père3 ». Le consentement à cette ultime pauvreté la configure parfaitement pour qu’enfin le Royaume des Cieux lui soit concédé dès ici bas, comme Jésus l’a promis aujourd’hui. Désormais elle ne posera plus de questions.
Plus tard encore, à Cana, Marie témoigne à nouveau une grande pauvreté d’esprit lorsque Jésus ne répond pas immédiatement à sa remarque vinicole. Elle répond aux serviteurs : « C’est Lui qui sait, faites tout ce qu’Il vous dira ».
On pourrait encore poursuivre et parler de cet épisode où Jésus évoque « sa Mère et ses frères » en Marc, ou bien encore parler de la pauvreté à la Croix. Vous ferez cela très bien si vous le désirez…
Ainsi, tous ceux qui à aspirent devenir pour Marie une demeure, sont doucement appelés à devenir de plus en plus pauvre face à toute chose, face à toute situation, face à toute personne afin de laisser Dieu enrichir toute leur personne de Lui-même. Car il n’est aucune créature terrestre qui fut plus riche de Dieu que Marie puisque le Royaume de Dieu était à Elle !
La pauvreté de cœur ou d’âme qui est récompensée du don dès ici-bas du Royaume des Cieux, n’est-elle donc pas le chemin que Marie propose pour l’accueillir chez nous ?
1) Grégoire Le Grand, « Dialogues. Tome 2 (Livres I – III) », trad. Albert de Vogüé, Paris, Les Éditions du Cerf (Sources chrétiennes 260), 2011, livre II, chap. 36, p. 243.
2) Cf. Genèse 3, 5.
3) Cf. Luc 3, 49.
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